L'ENFANCE VOLÉE: FILLES ENFANTS-SOLDATS

Appel à réaction lancé à la Communauté Internationale

Aujourd’hui des centaines de milliers d’enfants à travers le monde sont enrôlés soit de force, soit par manque d’alternative, dans des groupes armés. L’instabilité politique, caractéristique de nombreuses parties du monde, favorise leur utilisation par des groupes rebelles. Avec la Convention Internationale relative aux droits de l’enfant, l’enfant est désormais considéré comme un sujet de droit. Pourtant des générations d’enfants combattants se succèdent depuis des années. Les adultes responsables de leur protection ont failli à leur tâche. Par adulte il faut aller au delà de l’idée de parents et se représenter les communautés nationales et internationales dans leur ensemble. « Quelles sont donc les failles d’un système international qui permet encore en [2015] que l’enfance continue d’être massacrée ? »[1].

Quand on parle d’enfants-soldats, la conscience collective a pour habitude d’imaginer de jeunes garçons armés combattants auprès de groupes rebelles. Pourtant, presque la moitié des enfants associés à des groupes armés sont des filles[2].

Les filles qui arrivent à atteindre les positions de chefs et à devenir les leaders d’un groupe armé sont celles qui ont perpétré les pires atrocités afin d’obtenir le même statut que leurs homologues masculins[3]. Cela leur permet de prouver qu’elles sont engagées à part entière dans les combats et qu’elles sont capables de tuer. Au Libéria, les médias évoquent peu le fait que l’un des chefs de guerre les plus impitoyables n’est autre que le colonel Black Diamond, une jeune femme de tout juste 22 ans qui, après avoir été violée à l’âge de 17 ans par des soldats de Charles Taylor, a décidé de rejoindre la rébellion[4].

Utilisées comme des combattantes actives, des cuisinières et ménagères leur rôle est divers et mène à plusieurs reprises à des sévices sexuels et des mariages forcés. Etouffées par les stigmates de sociétés patriarcales selon lesquels ces fillettes doivent être « mariables », elles forment les victimes invisibles de notre époque on parle même « d’armée de l’ombre »[5].

Thomas Sankara a dit « alors que le jeune homme trouvera sur son chemin les occasions de s’épanouir et de s’assumer, la camisole de force sociale enserrera davantage la jeune fille à chaque étape de sa vie. Pour être née fille, elle paiera un lourd tribut sa vie durant, jusqu’à ce que le poids du labeur et les effets de l’oubli de soi –physiquement et mentalement- la conduisent au jour du grand repos »[6]. Pour autant, au regard des dispositions internationales on voit que les filles sont englobées dans le terme, générique d’enfants. Bien que ce dernier puisse être d’un genre masculin comme féminin, derrière l’ambivalence, c’est bien le masculin qui l’emporte[7]. Or, l’utilisation d’un terme générique comprenant garçons comme filles ne revient-elle pas à passer sous silence les différences, existant entre les genres ?

La fillette, déjà vulnérable en temps de paix, paye un lourd tribut à la guerre. Les conflits, comme en témoigne Evelyne Josse, favorisent l’augmentation de diverses formes de violences sexuelles[8]. Le rapport mondial sur la violence et la santé de 2002 déclare « la violence sexuelle existe partout dans le monde […] Elle a de profondes répercussions sur la santé physique et mentale de la victime»[9]. Il convient alors de considérer la triple dimension des violences sexuelles : physique, mentale et sociétale. On ne peut nier les conséquences physiques atroces que peuvent engendrer les violences spécifiques subies par ces jeunes filles. Denis Mukwege, détenteur des prix Right Livelihood et Sakharov au cours de l’année 2013, pour son travail en tant que gynécologue à l’égard des femmes et fillettes de RDC victimes de violences sexuelles, témoigne :

« Mes premières patientes furent des femmes dont tout l’appareil génital avait été détruit parce qu’on leur avait tiré dedans à l’arme à feu »[10].

On ne peut écarter l’intention destructrice à l’œuvre dans ces actes de violences sexuées. Il devient alors essentiel de prendre en compte la dimension mentale de ces violences pour en mesurer les conséquences et le traumatisme pour la victime. Sans une telle évaluation, les programmes de réintégration ne pourront pas être efficaces et adaptés à ces jeunes filles à l’enfance volée. Les violences sexuelles ont cette capacité de pouvoir briser les liens, elles ont ce pouvoir redoutable de « stigmatiser les victimes et de les conduire à leur mort sociale »[11]. « Aujourd’hui je ne suis plus de ce monde » titrait une étude d’Oxfam International en 2010 par rapport aux victimes de violences sexuées en RDC[12].

Cependant, il convient de prendre en considération le contexte social et culturel englobant les violences perpétrées à l’égard de nos filles soldats. Raphaëlle Blanche déclare « le terreau sur lequel se développent ces violences est en effet double, la guerre s’ajoutant aux structures préexistantes dans les sociétés dont sont issus les victimes et leurs bourreaux »[13]. En effet, les violences sexuelles sont le reflet de fortes inégalités entre les hommes et les femmes. Inégalités qui vont être nourries par la prédominance d’un système patriarcal dans la majorité des pays dont nos victimes seront ressortissantes.

Le dictionnaire Larousse défini le patriarcat comme une « forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille par rapport à la femme ». Dès lors les questions soulevées par Susan Shepler prennent tout leur sens : « Que signifie la réintégration dans un système inégal ? Comment définir une intégration réussie ? Par un retour au statu quo ante ? Ou y-a-t-il une place pour un autre modèle ? »[14].

Bien qu’éloigné de la problématique spécifique des filles soldats, l’exemple de l’Inde permet de mettre en lumière le fait que le modèle patriarcal peut être remis en question dans des sociétés où il était jusqu’alors prédominant. A New Delhi en 2012, 24 000 agressions sexuelles ont été rapportées, un quotidien indien titrait alors « toute une ville à honte ». Ces violences, reflets de fortes inégalités entre hommes et femmes, ont rassemblé les indiens qui, ensemble, ont dénoncé le système patriarcal et contraint leur gouvernement à promettre de considérables changements en la matière[15].

Thomas Sankara évoquait cette lutte contre le système patriarcal en associant  l’émancipation des femmes à la lutte de libération de l’Afrique, il écrivait alors : « notre société- encore trop primitivement agraire, patriarcale et polygamique- fait de la femme un objet d’exploitation pour sa force de travail et de consommation pour sa fonction de reproduction biologique »[16]. « C’est la levée du silence qui peut faire sens socialement et offrir aux femmes [et filles] victimes un autre avenir » témoignait Raphaëlle Blanche[17].

Au delà des actions d’intégration sociale et de soins pour les victimes de violences sexuelles et leurs enfants, la lutte contre l’invisibilité de nos jeunes filles passe également par un combat contre l’impunité de leurs bourreaux. Il est temps d’admettre que « la communauté internationale a beaucoup de leviers, diplomatiques, économiques, politiques pour agir »[18]. Nous devons appeler, en cette journée internationale de la femme, à un amendement du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, afin que les viols et agressions sexuelles perpétrés à l’encontre de filles soldats et aides de camp puissent engager la responsabilité pénale internationale des individus qui les commettent. Le 8 juillet 2005 des mandats d’arrêt émis par la CPI à l’encontre de Joseph Kony ainsi que d’autres membres de l’Armée de Résistance du Seigneur en Ouganda, comprennaient le chef de réduction en esclavage sexuel constitutif de crime contre l’humanité, révélant ainsi la réalité des filles enfants soldats[19]. Toutefois Joseph Kony, en fuite, n’a toujours pas été arrêté pour ses crimes, nous ne pouvons donc juger de l’effectivité du recours à la notion de crime contre l’humanité pour rendre compte des violences spécifiques subies par ces jeunes filles.

L’article 8(2)(e)(vi) du Statut de Rome condamne « le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée […] la stérilisation forcée, ou toute autre forme de violence sexuelle constituant une infraction grave aux Conventions de Genève ». Comme nous pouvons le constater, ce dernier ne possède aucune restriction quand à la qualité (civil ou non) des victimes de ces crimes.

Ainsi, le Bureau du Procureur de la CPI pourrait et devrait poursuivre les responsables des violences spécifiques subies par les filles soldats sous l’égide du précédent article[20].

Pour finir nous citerons l'exemple du procès Lubanga. Thomas Lubanga Dyilo est un chef de milice rebelle accusé d’avoir engagé des enfants soldats pour poursuivre le conflit en RDC entre 2002 et 2003. Etant soupçonné d’avoir commis des crimes de guerre pendant le conflit, il fut arrêté en mars 2005 et transféré devant la CPI en 2006. Malgré le fait que certaines organisations internationales et congolaises de défenses des droits de l’Homme aient noté que les filles qui avaient été recrutées étaient aussi victimes d’abus sexuels les accusations portées à son encontre ne témoignaient pas cette réalité.Thomas Lubanga Dyilo ne fut condamné par la CPI que pour le crime d’avoir enrôlé des enfants soldats et non pas pour les atrocités perpétrées par ses soldats et lui-même à l’encontre des jeunes filles recrutées[21]. Des filles ont alors voulu aller au delà de leurs peurs en témoignant de leur utilisation en tant qu’enfants soldats mais se sont vu dire que tout témoignage, relatif aux viols et abus sexuels, ne serait ni retenu ni pertinent et que par conséquent n’avait pas lieu d’être[22]

Il est temps d’élever nos voix et proclamer le droit de ces jeunes filles à disposer librement de leur vie, leur droit à vivre dans la dignité. Faisons en sorte d’entendre et de réagir à l’appel à l’aide lancé par ces jeunes filles.

« Les femmes et les filles ne sont pas uniquement des victimes passives des conflits armés, elles sont aussi des actrices actives et participantes aux conflits. Les efforts pour résoudre ces conflits et s'attaquer à leurs causes profondes ne connaîtront pas de succès, à moins que nous ne donnions plus de pouvoir, à celles et ceux qui ont souffert – y compris et en particulier les femmes. »Kofi Annan

 

[1]CHENTALE DE MONTIGNY, « Enfants au combat : génocide de l’enfance ? », Criminologie, vol. 39, n°2, 2006, pp 77-95

[2]Save the Children, ForgottenCasualties of War, Girls in armedconflict, 2005, foreword

[3]N QUENIVET, ‘Girl soldiers and participation in hostilities’, 16(2) African Journal of International and Comparative Law, 2008, 219-235

[4] A AYISSI, C MAIA, « Les filles-soldats », Études 7/2004 (Tome 401), p. 19-29
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2004-7-page-19.htm.

[5]Ibid

[6]T SANKARA, L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique, edPathfinder, 2011, p 37

[7] AAYISSI, C MAIA, « Les filles-soldats », Études 7/2004 (Tome 401) , p. 19-29
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2004-7-page-19.htm.

[8]JOSSE E, « Violences sexuelles et conflits armés en Afrique », <resilience-psy.com>, novembre 2013 disponible en pdf sur : http://www.resilience-psy.com/IMG/pdf/violences_sexuelles_conflit_afrique.pdf

[9]Organisation Mondiale de la Santé, Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, 2002 disponible en pdf sur : http://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/world_report/en/full_fr.pdf?ua=1

[10]BONAL C, « Denis Mukwege : en RDC le viol est une arme de destruction massive », www.libération.fr, 26 novembre 2014

[11]BLANCHE R « Les violences contre les femmes dans les zones de conflits » dans BADIE B et VIDAL D Nouvelles Guerres l’Etat du Monde 2015, édition La Découverte, Paris, 2014, p166

[12]OXFAM, “Now the world is without me”, an investigation of sexual violence in Eastern Democratic Republic of Congo, <www.oxfam.org>Avril 2010

[13]BLANCHE R « Les violences contre les femmes dans les zones de conflits » dans BADIE B et VIDAL D Nouvelles Guerres l’Etat du Monde 2015, édition La Découverte, Paris, 2014, p166

[14]SHEPLER S, « Les filles-soldats : trajectoires d’après-guerre en Sierra Leone », Politique africaine, n°88, le dossier Libéria, Sierra Leone, Guinée : la régionalisation de la guerre, décembre 2002, p 61

[15]Arte Journal, « Inde : le modèle patriarcal remis en question », <www.arte.tv/fr> le 3 janvier 2013

[16]SANKARA T, L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique, edPathfinder, 2011, p 38

[17]BLANCHE R « Les violences contre les femmes dans les zones de conflits » dans BADIE B et VIDAL D Nouvelles Guerres l’Etat du Monde 2015, édition La Découverte, Paris, 2014, p166

[18]BONAL C, « Denis Mukwege : en RDC le viol est une arme de destruction massive », www.libération.fr, 26 novembre 2014

[19]CPI, Mandat d’arrêt de Joseph Kony délivré le 8 juillet 2005, tel que modifié le 27 septembre 2005, note 641, p 14

[20]C BYRON, ‘Legal redress for children on the front line: the invisibility of the female child’, Chapter 3, pp.32-52 in Baillet, C., ed.,Non-State Actors, Soft Law and Protective Regimes: From the Margins, Cambridge University Press,2012

[21]CPI, Lubanga, résumé du jugement, 14 mars 2012, aff ICC-01/04-01/06-2843-tFRA

[22]C BYRON, ‘Legal redress for children on the front line: the invisibility of the female child’, Chapter 3, pp.32-52 in Baillet, C., ed.,Non-State Actors, Soft Law and Protective Regimes: From the Margins, Cambridge University Press, 2012

Canelle Beuze

Etudiante en Master 2 Diplomatie et Négociations Stratégiques, Spécialisée en droit international humanitaire et gestion de conflits.