La condamnation historique d’Hissène Habré

« Il a osé briser ta vie ? Tu peux le dénoncer »

Au Sénégal, le tribunal spécial africain de Dakar a tranché. L’ancien président du Tchad, Hissène Habré a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour crimes contre l’Humanité, tortures et viols commis entre les années 1982 et 1990. Un procès historique mené sur le continent africain et non pas devant la Cour Pénale Internationale (CPI) qui semble consacrer l’idée que la lutte contre l’impunité est le socle d’un État de droit et d’une société démocratique. C’est bien la première fois au monde que les juridictions d’un pays africain jugent le chef d’État d’un autre pays pour crime contre l’humanité[i]. Pierre Hazan posait la question suivante : la justice est-elle indispensable pour reconstruire des sociétés et rétablir une paix durable ?[ii]

Rappel d’une histoire nationale marquée par la Realpolitik

Le Tchad a obtenu son indépendance de la France en août 1960 et n’a connu que peu de période de paix depuis. Marqué par la domination Libyenne pendant près de 20 ans, une partie du pays (la bande d’Aozou) a été occupé puis annexé en 1975. Des groupes rebelles du Nord tel que le Front de Libération Nationale du Tchad, ont vu leur cause financée par le gouvernement libyen. En 1979 le pays est dirigé par le Président Goukouni Oueddei, à la tête d’un Gouvernement d’Union Nationale de Transition (GUNT). Ce dernier se voit déstabilisé en mars 1980 lorsque le ministre de la défense Hissène Habré fait sécession avec les Forces Armées du Nord (FAN). Des combats sans précédent dévastent alors la capitale N’Djaména. Soucieux de maintenir son influence au Tchad, Kadhafi envoie ses troupes au côté de Goukouni Oueddei afin de battre Habré en décembre 1980.

Les prétentions de Kadhafi atteignirent leur paroxysme lorsqu’en janvier 1981, il déclare conjointement avec Goukoumi son intention de fusionner la Libye et le Tchad en une seule et même nation.

Les États-Unis de Ronald Reagan ne voyant pas d’un bon œil l’ascension de Tripoli rompent tout dialogue avec la nation Libyenne. Dès lors, il est décidé que Washington apportera une aide massive et secrète aux FAN d’Habré afin que ce dernier reprenne le contrôle de N’Djaména et mette fin à l’influence Libyenne. Dès son arrivée au pouvoir Hissène Habré décide de « nettoyer le sud », principalement habité par des animistes devenus chrétiens à l’inverse du Nord majoritairement peuplé de musulmans. Une opposition armée anti-Habré s’établit alors au sud du pays.

En 1984, la répression menée par Habré au Sud entraine ce que l’on a appelé « le Septembre noir », où les troupes d’Habré ne limitent pas leurs exactions aux rebelles armés du Sud mais s’en prennent également à la population civile.

Ainsi avec l’aide de Washington, et une éventuelle complicité française, Hissène Habré gouverna le pays de 1982 à 1990 avant d’être renversé par l’actuel président tchadien Idriss Déby.

La dictature Habré

Habré instaura un parti unique, détruisant toute forme d’opposition à son régime, menant des campagnes de violence à l’égard de son propre peuple et bafouant les droits de l’Homme et les libertés individuelles. Des arrestations arbitraires, des meurtres de masse, des persécutions basées sur l’ethnie : telle était la dictature Habré. Comme tout dictateur il avait réussi à instaurer un climat de méfiance généralisée dans tout le pays, alimenté par les horreurs perpétrées par la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS). Cette impitoyable machine de répression était directement subordonnée au Président tchadien et n’avait aucun scrupule à torturer les victimes du régime pendant leur détention.

Convaincu qu’Hissène Habré était un « ami » et surtout un allié dans la lutte contre la Libye de Kadhafi, le président tchadien a bénéficié de l’aide de Washington pour assoir son pouvoir. Des agents de la DDS ont profité de formation américaine, les mêmes qui sont qualifiés aujourd’hui comme certains des « tortionnaires les plus redoutés » du régime.

La terreur fut semée sans vergogne à travers tout le pays entre 1982 et 1990. Aujourd’hui il est encore impossible d’évaluer le nombre exact de victimes du régime Habré.

La condamnation d’Hissène Habré

Habré a dû répondre de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de tortures mais l’une des nouveautés saisissantes de ce procès repose sur les accusations de violences sexuelles, de mises en esclavage de femmes et de prostitution forcée. Le quotidien Le Monde essaie de se demander « à quoi pense Hissène Habré pendant que défile la liste de ses crimes ? » et semble conclure que l’ancien président tchadien « ne participe à son procès que par sa présence silencieuse »[iii].

Maître Delphine K. Djiraibé, avocate au barreau de N’Djaména témoigne :

« Au prétexte de reconquérir le Sud, il a fait exécuter des milliers de civils. Au prétexte de rééquilibrer les pouvoirs entre les communautés au Nord et celles du Sud, il a tué les uns pour faire de la place aux autres ».

Ce lundi 30 mai, après des années de campagne pour traduire le « bourreau » en justice, les magistrats des Chambres africaines extraordinaires ont condamné à perpétuité l’ex-dictateur Tchadien. Il est estimé que sous sa présidence près de 40 000 personnes auraient été assassinées et plus de 200 000 auraient été victimes de torture et d’autres violences.

Cependant, Human Rights Watch estime qu’« aussi important et essentiel qu’il soit, le jugement de Hissène Habré par un tribunal étranger ne garantira qu’une justice partielle aux victimes de son régime. Un tel jugement ne permettra pas à la société tchadienne d’affronter complètement son passé afin d’en finir définitivement avec celui-ci »[iv]. Tout d’abord seul hissène Habré a été jugé faisant passer au second plan le rôle des autres responsables des crimes commis. Ensuite il apparait pertinent de se demander quel fut le rôle joué par l’actuel président tchadien dans la commission de ces exactions. En effet, Idriss Deby commandait l’armée d’Hissène Habré pendant la période du « septembre noir » en 1984. Enfin, il est dommage que la justice, encore trop marquée par la Realpolitik, ait évité d’aborder la question des soutiens français et américains qui voyaient en Hissène Habré un rempart contre la Libye de Kadhafi. Le procès pris fin à l’annonce de la condamnation d’Hissène Habré qui quitta la salle en levant le bras en l’air et criant: « A bas la Françafrique! ».

 


[i] « Hissène Habré : pourquoi son procès est historique », Anthony Lattier, RFI Afrique, 30 mai 2016

[ii] « La paix contre la justice ? », Pierre Hazan, publication André Versaille éditeur — GRIP, 2010

[iii] « Tchad : à quoi pense Hissène Habré pendant que défile la liste de ses crimes ? », Christophe Châtelot, Le Monde, 10 février 2016.

[iv] « Tchad : les victimes de Hissène Habré toujours en attente de justice », Human Rights Watch, Vol.17, No. 10(A), Juillet 2005.

Canelle Beuze

Etudiante en Master 2 Diplomatie et Négociations Stratégiques, Spécialisée en droit international humanitaire et gestion de conflits.