Mort du Roi Bhumibol et légitimité controversée de son successeur : la Thaïlande semble plongée dans l’incertitude

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En 2014, Eugénie Mérieau, doctorante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), écrivait :

« La démocratie à la thaïe, bien que constitutionnalisée en tant que telle, ne nécessite ni constitution formelle ni élections ; sa légitimité repose sur la vertu du roi et sur l’amour qu’il inspire à ses sujets »[i].

Le roi BhumibolAdulyadej a rempli avec brio ce contrat. Le « père de la Nation » avait acquis un statut de demi-dieu auprès de la population thaïlandaise, héritage de décennies de culte de la personnalité[ii]. Le neuvième monarque de la dynastie des Chakri régnait depuis 1946 lorsqu’il s’est éteint le 13 octobre 2016 à l’hôpital Siriraj.

Dans un pays marqué par l’instabilité politique, les 70 années de règne du roi Bhumibol reflètent quant à elles l’exceptionnelle stabilité de la monarchie thaïlandaise. Eugénie Mérieau rappelle en effet qu’entre 1932 et 2014 « la Thaïlande a promulgué 18 constitutions et connu plus d’une vingtaine de tentatives de coups d’Etat, dont 12 réussis ». La dynastie des Chakri a survécu à chacun de ces bouleversements politiques et le défunt roi était même considéré comme la seule personne capable d’unir la Nation. Suite à sa mort c’est un paystoutentier qui est attristé. L’émotion est telle que le gouvernement a décrété un an de deuil national[iii].

Où en est la prophétie de fin de la dynastie ?

Selon Madame Mérieau, une prophétie prévoit la fin de la dynastie après le règne du neuvième monarque. La question suivante se doit donc d’être soulevée : est-ce la fin des Chakri ? Une loi de 1925 énonce qu’il revient au Roi de désigner l’héritier du trône, qui de surcroit doit être un homme. La constitution de 1978 prévoit, quant à elle, qu’en cas de vacance du trône, si le roi n’a pas choisi de successeur, son Conseil Privé peut désigner un membre de la famille royale pour lui succéder. Jusqu’à l’annonce de la mort du roi Bhumibol tout semblait très clair : le prince Vajiralongkorn, fils du défunt, avait été choisi, dès 1972, comme l’héritier au trône par son père. Or, ce dernier a demandé un « délai » avant de prendre la suite du Roi Bhumibol, plongeant ainsi le pays dans l’incertitude. Le chef de la junte, le général Prayut Chan-O-Cha, déclarait à ce sujet :

« J’ai été reçu en audience royale par le prince héritier. Il a demandé du temps pour se préparer avant d’être proclamé roi »[iv].

Pour Sophie Boisseau du Rocher, chercheure associée au Centre Asie de l’Ifri, ce refus de succéder immédiatement à son père pourrait simplement s’expliquer par une volonté de s’accorder « un temps d’adaptation et d’ajustement »[v]. Nous verrons que d’autres, hostiles au prince, y voit une possibilité pour proposer la princesse Sirindhorn comme régente.

Entre un père pieux et un fils habitué des frasques et scandales

En Thaïlande, le roi, la reine et le régent sont protégés par une loi draconienne réprimant les crimes de lèse-majesté. A titre d’exemple, en août 2015, un homme et sa femme ont été condamné respectivement à 30 ans et 28 ans de prison après avoir publié sur Facebook plusieurs messages jugés insultants pour la famille royale.

Pour autant, le prince Vajiralongkorn ne fait pas l’unanimité et ne bénéficie guère de l’aura de « demi-dieu » de son père. A 64 ans, le prince a passé la plupart de son temps en Allemagne et est un habitué des frasques et scandales. En 2011, une vidéo pour l’anniversaire de son chien, élevé au rang de « maréchal de l’air », et dans laquelle sa troisième femme apparait à moitié nue est posté sur internet et indigne la population. Le 23 juillet 2016, les images du prince sur le tarmac de l’aéroport de Munich, vêtue d’une tenue pour le moins surprenante, relaient une image peu reluisante de l’héritier. Chacun y va de son commentaire, VanityFair France poste alors : « le crop top et le jean taille basse du prince de Thaïlande pourraient lui coûter le trône ».  Une attitude aux antipodes du comportement de son père considéré comme un « bouddhiste exemplaire » selon Sophie Boisseau du Rocher.

Le roi, l’héritier, la junte et la régente

Aujourd’hui, si le prince héritier est incapable de succéder au roi défunt, le Conseil privé du roi peut désigner un régent. Un choix qui doit être validé par le Parlement, ou, en l’absence de ce dernier, par le Sénat.Une partie de l’armée, profondément hostile au prince Vajiralongkorn, y voit là une possibilité pour proposer la princesse Sirindhorn comme régente. La stratégie, comme l’a décrit Eugénie Mérieau, consiste à la désigner en tant que régente en attendant que le fils de Vajiralongkorn et de son actuelle épouse puisse devenir roi. Cependant ce dernier est âgé de neuf ans ce qui conduirait à une régence pouvant durer des années. Toutefois cela constituerait une réelle entorse aux règles de succession et compliquerait les affaires du Premier ministre étant donné que la princesse est connue pour avoir des « opinions politiques plus ouvertes ».

Quoiqu’il en soit une telle option ne peut être envisageable qu’à la condition que le prince renonce au trône, ou soit empêché d’y accéder. A ce titre, Sophie Boisseau du Rocher rappelle que la demande de délai du prince n’équivaut pas à un refus de régner. Elle estime même qu’il reste toujours une option de redorer son image pour le prince : « il n’est pas impensable qu’il se rachète une conduite dans un monastère : l’aura de son père tenait autant à son statut qu’à son engagement à être un bon bouddhiste ».

Finalement l’incertitude règne dans ce royaume qui se retrouve aujourd’hui dépourvu de monarque.


[i] Eugénie Mériau, « Comprendre l’instabilité politique thaïlandaise : constitutionnalisme et coups d’Etat », Politique étrangère 2014/3 (Automne), p. 135-149.

[ii] « Le roi de Thaïlande, BhumibolAdulyadej, est mort », Huffington Post, 13 Octobre 2016.

[iii] « La Thaïlande : comment la succession du roi Bhumibol va-t-elle se passer ? », Le Monde, 14 octobre 2016.

[iv] Etienne Jacob, « La Thaïlande inquiète pour la succession de son roi défunt », Le Figaro, 14 octobre 2016.

[v] Baptiste Condominas, « En Thaïlande, un prince héritier controversé et une succession délicate », RFI, le 21 octobre 2016.

Canelle Beuze

Etudiante en Master 2 Diplomatie et Négociations Stratégiques, Spécialisée en droit international humanitaire et gestion de conflits.